La kinésithérapie est une approche thérapeutique aussi complexe que la science qu’elle soutient. Chaque jour, environ 1 million de sessions de kinésithérapie se réalisent dans le monde. Mais avec une telle variété de technique, d’approche et de vision, comment distinguer ce qui fonctionne vraiment ?

Dans cet article, j’ai condensé l’essence de ma philosophie et de mes réflexions de la kinésithérapie moderne. Ces principes me guident autant qu’ils me permettent de me remettre en question. J’espère qu’ils parleront à d’autres, patient en quête de réponses ou praticien cherchant à affiner ses compétences. Je vous invite dans mon exploration des dix piliers qui forment, selon moi, le cœur de la kinésithérapie d’aujourd’hui. Décollage !

La clef d’un univers au creux de sa main.

Mon métier est un univers à lui tout seul que j’explore en étoile filante. Il y a autant de planètes que de patients, autant de galaxies à explorer, autant d’horizons à découvrir. Sauf qu’un univers, c’est vaste. Mieux vaut avoir quelques indications pour ne pas se perdre en chemin.


Commandement 1 : Écouter avant d’agir

Mon premier outil thérapeutique n’est ni mes mains, mon équipement ou mes techniques avancées, mais bien ma capacité à écouter. Écouter activement mes patients, c’est accorder une attention totale à leurs paroles, sans jugement ni interruption. C’est en écoutant que je parviens à comprendre les nuances de leurs douleurs. Ainsi, j’évalue l’impact de leur condition sur leur vie quotidienne. C’est sur cette base que j’appréhende les objectifs qu’ils souhaitent atteindre.

La douleur et l’inconfort sont des expériences profondément personnelles et peuvent varier considérablement d’une personne à l’autre. Ce que ressent un patient ne se limite pas à ce que je peux observer ou mesurer objectivement. Ses mots recèlent des indices précieux sur les causes sous-jacentes de ses problèmes, ses appréhensions, ainsi que ses aspirations.

Ainsi, si je suis la porte de sa thérapie, lui en est la clef. Tout ce dont il a besoin se trouver déjà en lui. Mon travail consiste juste à l’aider à le trouver.

Établir une écoute bienveillante et active dès le début crée également un environnement de confiance. J’insiste toujours sur le fait que ma salle de travail est une bulle. Chacun peut y parler de ses ressentis, de ses douleurs et même fondre en larmes s’il en a besoin. Ce n’est pas toujours simple, mais c’est primordial.

Construire ensemble par la parole

Lorsqu’un patient se sent compris et écouté, il s’engage plus activement dans le processus de traitement. Cette relation de confiance est la pierre angulaire d’une thérapie efficace. Elle se poursuit souvent en des échanges actifs entre deux individus. Nous ramenons ainsi l’humain et la communication au cœur du soin et de la vision thérapeutique.

Enfin, l’écoute n’est pas seulement bénéfique pour le patient, elle l’est pareillement pour moi. Elle me permet d’ajuster mes méthodes et approches en fonction des besoins et des retours. Par la parole, nous rendons chaque session plus productive et adaptée.

Ainsi, avant de plonger dans un traitement, il me paraît indispensable de prendre un moment pour vraiment écouter. Ce simple acte transforme l’ensemble de l’expérience thérapeutique pour le patient comme pour le professionnel. Peut-être aurions-nous d’ailleurs tous tout intérêt à appliquer ce premier commandement bien au-delà des limites d’une séance de thérapie.


Commandement 2 : Toujours se questionner

Le domaine de la kinésithérapie, comme tout domaine médical, est en évolution constante. De nouvelles recherches sont menées chaque jour, apportant de nouvelles perspectives et remettant en question les anciennes méthodes. Dans un tel contexte, s’accrocher fermement à des pratiques anciennes sans remettre en question leur efficacité limite la nôtre.

Il est vital d’adopter une mentalité d’apprenant perpétuel. Cela signifie lire des études récentes, participer à des formations et échanger avec des collègues. En partageant expériences et idées, nous participons à notre ouverture d’esprit, à la curiosité et à la réflexion thérapeutique.

Il est par ailleurs crucial d’apprendre à reconnaître quand une méthode n’apporte pas les résultats escomptés. Rappelez-vous que nous sommes une équipe et le seul moyen d’arriver ensemble au bon endroit, c’est de progresser ensemble.

La remise en question ne devrait pas être perçue comme une remise en cause. Voyons plutôt cela comme une opportunité d’affinement et de croissance. En fait, questionner constamment nos méthodes est davantage une marque de professionnalisme et d’engagement. Parfois, une simple modification peut faire toute la différence.

La kinésithérapie moderne embrasse une multitude d’approches et de techniques, des méthodes traditionnelles aux innovations technologiques. Il est donc essentiel d’être ouvert à la découverte et de nouvelles méthodes tout en conservant une vision critique.

Je pense sincèrement que la remise en question régulière n’est pas un signe de faiblesse. Je vois cela comme une démonstration de dévouement à l’excellence, à l’autonomie et à la bienveillance. Elle nous incite à rechercher constamment les meilleures solutions. Par elle, nous renforçons la qualité et l’efficacité de notre intervention.


Commandement 3 : Reconnaître la subjectivité de la douleur

La douleur est une expérience complexe, influencée par une multitude de facteurs, dont certains ne sont pas uniquement physiologiques. Elle ne se limite pas à un simple signal envoyé par le corps en réponse à une blessure. Au lieu de cela, elle englobe une série de réponses émotionnelles, psychologiques et sociales variant considérablement d’une personne à l’autre. Comprendre cette nature multidimensionnelle de la douleur est essentiel pour tout thérapeute, mais aussi pour tout patient.

Lorsqu’on expérimente une douleur, il est facile de se concentrer seulement sur son aspect mécanique ou anatomique. Cependant, des facteurs tels que le stress, l’anxiété, des expériences passées ou même des croyances culturelles peuvent moduler sa perception.

En tant que professionnel de santé, il m’apparaît crucial d’adopter une approche empathique, d’écouter activement mes patients. Je peux ainsi prendre en compte l’ensemble de leur vécu lors de l’évaluation de leur douleur. Une telle approche me permet de mieux comprendre la source et la nature de leur douleur. Elle renforce également notre relation thérapeute-patient.

Reconnaître la subjectivité de la douleur signifie aussi que les stratégies d’intervention doivent être personnalisées. Ce qui fonctionne pour un patient peut ne pas fonctionner pour un autre car ce ne sera pas sa vision. La flexibilité, l’adaptabilité et une communication ouverte sont essentielles pour répondre aux besoins individuels de chaque patient.

En somme, la douleur est bien plus qu’une simple sensation. Elle est une expérience profondément personnelle, influencée par de nombreux facteurs. Devant votre ressenti de la douleur et en me basant sur le mien, je peux faire plus, vous apprendre plus. Pas de comparaison, pas de jugement de valeur : simplement reconnaître et respecter cette subjectivité. Cela est essentiel pour fournir des soins efficaces.


Commandement 4 : Prendre en compte la dimension psychologique

Lorsqu’on traite des affections physiques, il arrive de négliger l’impact profond de la dimension psychologique sur la santé d’un individu. Pourtant, le corps et l’esprit sont indissociablement liés. Des études ont montré que le stress peut non seulement exacerber la douleur physique, mais aussi retarder la guérison.

Prenons le cas de Monsieur C., un de mes musiciens s’étant blessé à la main (accident de voiture). Eh bien sa douleur ne se limitait pas qu’à la blessure physique. Il ressentait de la frustration de ne pas pouvoir jouer de son instrument. Il s’inquiétait de perdre son niveau et de ne jamais le retrouver. Pire encore, se blesser à nouveau le terrifiait.

Si nous avions ignoré mutuellement ces émotions, nous aurions entravé son processus de guérison. Allez récupérer d’une telle blessure quand une voix vous répète que vous ne jouerez plus jamais… C’est aussi facile que de grimper un escalier recouvert de LEGO® de nuit et avec un bandeau sur les yeux. Alors allumons d’abord la lumière et faisons un peu de ménage.

L’être humain est complet et complexe

En tant que kinésithérapeute, il m’est essentiel de reconnaître et de valider ces émotions. C’est mon rôle de rappeler que nous traitons un être humain et pas juste une douleur ou une pathologie.

Quant aux patients, l’écoute active, l’empathie et la patience sont des outils précieux pour les aider à gérer ces aspects. Je considère d’ailleurs bénéfique de collaborer avec des psychologues ou d’autres professionnels de ce domaine pour offrir un soutien complet.

Les croyances des patients sur leur douleur et leur capacité à récupérer jouent également un rôle crucial. Je me dois d’être attentive à ces croyances et les restructurer si nécessaire.

En intégrant la dimension psychologique, je peux ainsi mettre en place une approche intégrative à mes soins. Je prends en compte l’ensemble des besoins du patient. La guérison ne se limite pas à la réparation d’une blessure ou à l’amélioration d’une condition physique. Elle englobe aussi le bien-être émotionnel et psychologique de l’individu. 

Reconnaître et aborder cette dimension enrichit non la qualité des soins et favorise une récupération plus complète et durable. Plus important encore : elle remet l’être humain au centre de tout.


Commandement 5 : Éviter les promesses impossibles

Aaaah … La tentation de la garantie de guérison ! Oui, dans un monde idéal, chaque patient qui entre dans un cabinet de kinésithérapie en ressortirait complètement guéri. Quelle vision idéale ! Toutefois, la réalité est bien plus complexe. Et pour y pallier, il est tentant de faire des promesses irréalistes. C’est normal, nous voulons apaiser des inquiétudes ou nous différencier dans un marché compétitif.

Sauf que faire des promesses impossibles n’est pas seulement contraire à l’éthique : c’est aussi dangereux. Cela peut conduire à une simplification excessive du problème de santé du patient. De plus, nous risquons de créer des attentes irréalistes. Cela entrainera alors frustration et méfiance lorsque les résultats escomptés ne seront pas atteints.

Un des rôles d’un kinésithérapeute est d’éduquer et de conseiller. Or cela signifie être transparent au sujet des chances de succès du traitement. Notre mission est d’offrir une vision réaliste des défis potentiels à venir. De plus, rappelons qu’une communication honnête et ouverte établit une relation de confiance, essentielle pour un traitement réussi.

Promettre l’impossible peut avoir des conséquences néfastes, non seulement pour le patient, mais aussi pour la réputation du kinésithérapeute. Une pratique responsable repose sur la prudence, l’honnêteté et une compréhension approfondie de la profession. En agissant avec intégrité et réalisme, j’aide bien plus mes patients qu’en leur faisant miroiter des miracles thérapeutiques !

Si j’en étais capable, je travaillerai à Lourdes : pas dans un cabinet médical !


Commandement 6 : Miser sur la prévention 

Mon cheval de bataille ! Habituez-vous à ce mot, vous allez le voir TRES souvent !

De mon point de vue, la prévention représente un concept fondamental en kinésithérapie. Cela consiste à identifier et à atténuer les risques potentiels de problèmes de santé avant qu’ils ne se produisent. Cette approche proactive reconnaît que la meilleure façon de traiter une blessure, c’est de l’empêcher tout simplement de se produire

La première étape est d’effectuer une évaluation complète du risque pour chaque individu. Cela inclue une analyse de l’historique médical, des habitudes de vie, de l’activité physique, etc. En comprenant les facteurs de risque spécifiques, j’élabore ensuite des stratégies de prévention sur mesure.

La seconde est la transmission de l’information. L’éducation joue effectivement un rôle clé dans la prévention. Apprendre le fonctionnement du corps, c’est déjà formidable. Apprendre à fonctionner avec lui dans la durée, c’est encore mieux.

Cela passe par l’apprentissage de l’importance de l’alimentation, de l’hydration, du sommeil, du mouvement, des émotions, etc. S’y ajoutent également des recommandations ou des exercices spécifique. Ces derniers renforcent les muscles, améliorer la flexibilité de la zone et stabiliser les articulations, réduisant ainsi le risque de blessures. Je transmets souvent des programmes d’exercices préventifs personnalisés pour renforcer les zones vulnérables du corps, car c’est là que les déséquilibres et la douleur se logeront le plus facilement.

Pour les blessures liées au travail ou aux activités quotidiennes, j’apprécie toujours de faire un petit point sur l’ergonomie et l’aménagement de l’environnement. Cela peut inclure des ajustements au poste de travail, à la chaise, au bureau, aux outils, etc., pour minimiser les contraintes physiques. J’applique aussi cela à mes musiciens dans leur relation avec leur instrument.

Une nouvelle vision, une autre manière d’appréhender la thérapie

La prévention ne s’arrête pas après une seule séance de kinésithérapie. Un suivi continu est essentiel pour évaluer l’efficacité des mesures préventives et apporter des ajustements si nécessaire. Cela me permet aussi de m’assurer que les patients restent en bonne santé à long terme.

Lors des premières séances, mes patients et moi analysons les occasions où ils sont plus à même de se blesser. Nous plaçons donc quelques sessions en amont de ces événements, contrant l’installation de la douleur avant même qu’elle ne pose ses valises.

En mettant l’accent sur la prévention, j’espère contribuer de manière significative à améliorer la qualité de vie de mes patients en leur évitant des douleurs et des blessures inutiles. Cette approche proactive est essentielle pour favoriser la santé à tous les âges et niveaux d’activité. Elle participe d’ailleurs un peu plus à leur processus d’autonomisation, point sur lequel j’insite également beaucoup.

Je suis convaincue que la médecine de demain sera une médecine de prévention, où l’on est conscient des éléments de notre santé et travaillons de concert avec eux. Nos efforts doivent en tout cas en prendre la direction.

Vous avez sans doute déjà entesndu parlé de cette anectode, très souvent citée pour illustrer le principe de prévention :

Historiquement, les praticiens de la Médecine Tradictionnelle Chinoise étaient payés au moment des soins, même si certains Chinois plus aisés versaient des honoraires à leur médecin pour qu’il les maintienne en bonne santé. S’ils tombaient malades, le médecin leur rendait une partie de ses honoraires.

Arthur DaemmrichThe political economy of healthcare reform in China: negotiating public and private

Une telle vision de la thérapie ne serait-elle pas intéressante à envisager à notre époque ? Travailler différement, oui, mais travailler mieux.


Commandement 7 : Continuer d’apprendre 

Cela rejoint le commandement du questionnement. En effet, la remise en question passe aussi par un besoin de se former, d’apprendre et de réapprendre. Nous parlons après tout d’un métier basé sur de la rééducation, non ? Soit réapprendre à nouveau

Le domaine de la médecine, y compris de la kinésithérapie, évoluant constamment, de nouvelles recherches, technologies et techniques émergent régulièrement. Pour rester efficace et compétent, il est nécessaire de rester à l’affût des dernières avancées. En effet, les frontières de notre profession ne cessent d’évoluer.

Chaque patient est unique, et les besoins de santé évoluent avec le temps et les évolutions de la société. Aussi faut-il être capable d’adapter sa pratique pour répondre aux besoins changeants des individus et du monde. Cela signifie alors acquérir de nouvelles compétences nécessaire pour traiter des conditions spécifiques, y compris travailler différement.

Je pourrai citer de nombreux exemples :

Continuer d’apprendre, c’est rester compétent, éthique, capable et responsable. On répond aux besoins diversifiés des patients dans un environnement médical et un monde en constante évoluation. Et cela profite à tout le monde.


Commandement 8 : Privilégier la simplicité 

Simplifier les explications et les exercices permet au patient de mieux comprendre sa condition et le traitement recommandé. Les termes médicaux complexes peuvent être déroutants tandis que des explications simples et claires favorisent l’adhérence au traitement.

Quand j’explique l’importance de la simplicité à mes patients, je cite souvent le sketch des Inconnus Les Langages Hermétiques. Je trouve que cela résume parfaitement le principe.

Une approche simplifiée réduit le risque d’erreurs, dans la prescription d’exercices et de recommandation comme dans leur exécution. En effet, des instructions complexes ou ambiguës entraînent généralement une mauvaise mise en application. En conséquence, on finit souvent par aggraver le problème ou en entraîner de nouveaux.

Cela entre en contradiction avec l’un des principes fondamentaux de la médecine, « primum non nocere« , soit « d’abord, ne pas nuire ». Alors qu’en privilégiant la simplicité, nous minimisons le risque de causer des préjudices involontaires par des interventions inutilement complexes.

Je m’efforce donc de rendre mes recommandations et mes traitements compréhensibles pour le plus de monde. C’est d’ailleurs la raison d’être de ce blog. Le tout est d’être compris même par ceux qui ne sont pas familiers avec le domaine médical. Surtout par eux.

De plus, une communication simple et honnête renforce la confiance entre le kinésithérapeute et le patient (oui, encore elle !). Après tout, ne faisons-nous pas davantage confiance à quelqu’un qui prend le temps de nous expliquer les raisons derrière chaque étape du voyage ?


Commandement 9 : Personnaliser chaque intervention 

Chaque patient est unique, avec sa propre histoire médicale, sa condition physique, ses objectifs et ses préférences. Personnaliser chaque suivi, c’est reconnaître cette singularité et adapter ses soins en conséquence. Le prisme de vision de la thérapie s’accorde alors bien davantage à la personne qu’à la thérapie.

Les interventions personnalisées sont en effet plus efficaces car elles ciblent précisément les besoins et les objectifs spécifiques du patient. Plutôt que d’appliquer un traitement standard à tous, nous ajustons les protocoles en fonction des caractéristiques individuelles.

De plus, nous sommes plus susceptibles de suivre un traitement quand il tient compte de nos préférences et besoins. Cela augmente l’adhérence au traitement, ce qui est essentiel pour obtenir de vrais résultats.

De plus, les conditions des patients évoluent avec le temps : la douleur se déplace, change d’intensité ou de nature … En personnalisant les interventions, je chemine avec le patient pour ajuster ses soins. Son cas est unique, son suivi se doit de l’être également. En procédant ainsi, nous assurons une continuité dans l’amélioration de la santé.

Je pense également que cette personnalisation renforce l’équipe thérapeutique. Ecoutés et respectés, les besoins pris en compte favorisent une communication ouverte et, vous l’avez deviné, une confiance mutuelle.


Commandement 10 : Ne jamais oublier sa passion

Je n’en ai pas beaucoup parlé jusqu’ici, mais dans mon univers, il y a des trous noirs. Vous savez, ces choses qui absorbent tout, même la lumière ?

Vous ne vous en étiez peut-être jamais rendu compte, mais oui, mon métier n’est pas simple. Certains jours, il est même carrément difficile.

Je traite les gens comme ils arrivent dans mon cabinet. Certains ont passé une journée atroce, d’autres gèrent la douleur ou la maladie. Ils sont abattus et démoralisés. Parfois dans la violence du déni et de l’incompréhension. Et ces émotions, ils les déversent chez nous, les thérapeutes. A nos pieds, dans nos mains, parfois dans leurs larmes. Un jour, vous êtes le sauveur. Le lendemain, vous êtes l’incapable.

J’ai pleuré pour le départ de certains patients, jeunes et moins jeunes, après des mois et des années de suivi. J’étais de ceux qui les ont accompagné jusqu’à la mort, des derniers qui osent encore toucher un mourrant.

Être présent même les mauvais jours

Je me suis heurtée à des croyances et des conceptions parfois compliquées. On m’a opposée ma jeunesse et mon genre, mes capacités et mes analyses. On m’a décrite comme « la petite masseuse gentille et bien mignonne ». Mon associé, lui, était « un thérapeute professionnel et miraculeux ».

A 26 ans, j’ai déposée une main courante après qu’un patient ai tenté de m’embrasser pendant une séance à domicile. Vous trouverez peu de photos de moi en ligne. J’en ai eu assez de rendez-vous pris parce que « la thérapeute a l’air joli ».

La kinésithérapie classique étant prise en charge par la Sécurité Sociale et les mutuelles, mon métier est quelque part gratuit. Les frais que les patients avancent leur sont remboursés au bout de quelques jours seulement. Certains considèrent donc le thérapeute à sa disposition. Ils ne sont pas dans le rôle d’apprenant, mais de consommateurs.

Enfin, nos honoraires n’ont pas été augmentés par la CPAM depuis plus de dix ans. Si vous vous étonniez qu’autant de thérapeutes abandonnent leur blouse depuis la crise COVID, maintenant vous savez pourquoi.

C’est sûr, ainsi décrit, cela ne motiverait pas grand monde à devenir kinésithérapeute.

Et pourtant …

Pourtant, il y a tout le reste.

J’ai des patients rayons de soleil. Ils arrivent avec une joie et une vision de la vie à toute épreuve, même à celle de leurs douleurs. La majorité est motivée et curieuse. Beaucoup posent des questions bien plus pertinentes que les miennes sur les bancs de l’université. Je pourrai leur faire des maquettes dignes de l’émission C’est pas sorcier en pleine séance qu’ils en redemanderaient.

Certains me ramènent des fruits et des fleurs. Ils ont « pensé à moi », ils n’avaient plus mal ou ils le pouvaient, tout simplement. Ils n’attendent pas de miracles, simplement que je sois là. Et je suis heureuse de l’être.

J’ai fais des suivis de grossesse, ces séances un peu magique où on est trois au lieu de deux. Une patiente m’a proposée de la masser pendant son accouchement à domicile. Arthur aura la bonne idée de naître à 2h du matin. J’ai reçu des SMS de naissance avant tout le monde, j’ai une catégorie spécifique dans ma boîte mail pro.

Je suis la confidente de certains secrets qui n’appartiennent qu’à moi. J’ai vu des histoires d’amour, entendu beaucoup d’histoires d’humour. On m’a appris autant que j’ai transmis, sans doute même plus. Mon métier m’a émerveillée, impressionnée, choquée, troublée, amusée, enchantée, révoltée … passionée.

La thérapie est complexe, difficile et belle, injuste et merveilleuse. Elle l’est car elle concerne tout simplement des êtres humains, d’un côté comme de l’autre. Oui, la thérapie est une histoire profondément humaine écrite à plusieurs, le patient à la plume tandis que nous tenons l’encre.


Commandement final : Un galet n’est jamais aussi lisse qu’en bas de la rivière, après s’être poli au contact des autres, grâce à eux.

Alors mes commandements, ce sont un peu mes accroches de sécurité pour les jours de pluie. Ils me rappellent que la kinésithérapie en bien plus qu’un métier. C’est une véritable mission de service envers la santé et le bien-être des individus. Ce n’est pas simple, mais l’humain ne l’est pas non plus, donc tout va bien.

C’est aussi ce qui nourrit ma motivation, mon empathie, ma créativité. C’est ce qui inspire et permet d’inspirer, de nous améliorer, eux comme moi, en tant qu’individu. Mon compagnon m’aura d’ailleurs transmis un petit mantra plein de bon sens :

Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin.

Je le crois aussi. Je pense que nous avons profondément besoin des autres pour grandir, apprendre, comprendre, nous soigner, nous relever, un peu comme des dominos inversés. A mon humble niveau, avec ma vision des choses, j’espère que je participe un peu à cela.

Et ça, c’est toute la lumière de l’univers.


À très bientôt, et prenez soin de vous !

Elfie

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